Intro
Bonjour,
mon nom est Louis Veillette, je suis à la tête d'un projet qui se nomme Synergie et qui oeuvre dans les raves à Montréal depuis une dizaine d'années.
À un point, avec des copains, j'ai moi-même lancé quelques "free parties" les dimanches après-midi sur le Mont-Royal, pour essayer de mieux comprendre les enjeux et les problèmes spécifiques à la réalisation de ces événements.
Je connais bien le rôle que joue la culture dans ces événements, pour y avoir moi-même présenté des centaines de spectacles, puis avoir graduellement réduit mes activités à un nombre très restreint d'événements, justement parce qu'on jour j'en ai eu plus que marre d'un tas de trucs spécifiques à ce milieu.
Je suis aussi très sensible aux messages de toute une génération qui s'exprime à travers cette culture.
Je vous écris présentement de Marseille en France, où j'effectue une résidence d'artiste, grâce à une bourse du Conseil des Arts du Canada (ma 3e à ce jour, preuve, que l'on peut arriver à tout à partir de la techno, pour peu qu'on y mette un peu de rigueur). Je suis donc aussi familier avec ce l'on nomme ici l'amendement Mariani et qui provoque tout un tollé présentement chez les promoteurs et ravers locaux.
Je trouve dommage d'être maintenant loin de ma gang de ravers (qui s'est de toutes façons un peu dispersée, avec les années). C'est un milieu riche en gens exceptionnels (plusieurs qui liront cet article se reconnaîtrons je l'espère). J'avoue que ça prend tout le soleil de la Provence pour arriver à ne plus penser aux émotions fortes que j'ai vécues, et continue encore parfois à vivre dans les raves. Des gérants de clubs, aux serveurs, aux Djs et bands, aux danseurs, aux promoteurs et même à la sécurité, y'a tellement de visages qui ne me quittent plus aujourd'hui. Ils sont devenus ma famille élargie.
Le hic!, c'est que j'ai probablement une opinion un peu différente de la moyenne par rapport à tout ça. J'aimerais moi aussi clamer haut et fort a l'injustice anti-rave, à l'atteinte à la liberté d'expression. La réalité est que les policiers ont probablement été témoins des mêmes excès que nous et qu'ils utilisent maintenant les prétextes qu'ils peuvent, pour donner un coup de semonce à ceux qui ne les prennent pas au sérieux.
Quand on compare tous ces événements produits par des "débutants" à la qualité des événements produits par les principaux promoteurs actuels. Quand on constate aussi que ceux-ci affichent souvent de bonnes feuilles de route au chapître des accidents, comparativement à celles des événements plus ou moins clandestins, ou même des spectacles de rock. On est en droit de se demander (et seuls les policiers pourront nous le dire) pouquoi l'événement Swirl a été visé plutôt qu'un autre. Il est en effet possible que les Productions 514 aient été victimes d'une grogne accumulée de la part de la police face à ce type d'événement en général. Le moment était certainement bien choisi: juste avant l'été et la série d'événements qui ne manquent jamais de se produire alors.
Au fonds, les forces de l'ordre n'emploient-elles pas tout simplement les techniques qui sont le plus facilement à leur disposition pour arriver à leurs fins? C'est-à-dire une certaine forme de répression à haute visibilité.
Il est intéressant de noter que, plus ou moins à la même période chaque année depuis le début des raves à Montréal, les avertissements ainsi servis ne manquent jamais d'impressioner et de faire réfléchir les principaux intéressés...
À leur décharge, je dois aussi dire que j'ai déjà été invité à un tête-à-tête d'une bonne heure, au Q.G. de la SPCUM, avec les dirigeants de la police d'alors, dans le cadre d'un article que j'écrivais au Hour. J'en suis ressorti avec l'impression que la mauvaise foi était au moins autant dans le camps des ravers, pour lequel j'étais alors devenu une espèce de "cheerleader" officieux.
Je n'ai alors pas diminué mon ardeur. Mais plutôt que de concentrer mon énergie à intéresser les médias au phénomène de la culture techno, j'ai décidé d'agir directement auprès des promoteurs et artistes, pour essayer d'implanter des méthodes de promotion et de production d'événements , qui, plus près de celles que l'on retrouve dans le reste du milieu culturel et avec lesquelles j'étais déjà quelque peu familier.
Je ne regrette toujours pas cette implication, mais j'ai du constater que même après plusieurs années d'efforts auprès de toute une gamme de promoteurs, des plus underground aux plus commerciaux, les progrès espérés ne se sont pas matérialisés, à quelques exceptions près.
J'ai aussi alors décidé de me concentrer uniquement sur mon travail d'artiste, et d'oublier un peu la cohue des raves. Ce qui m'a bien servi... vous en verrez bientôt les résultats. Mais même à des centaines de kilomètres de mon "homebase", ça finit toujours par me rattraper.
Alors voila, désolé d'être aussi long. J'ai du me la fermer pendant trop longtemps :) La suite est en deux parties, mes réactions face à l'amendement Mariani (je suis ici aux premières loges :) ), et celles à propos du problème spécifique à Montréal.
Super becs de Marseille,
Louis Veillette,
Synergie
Le droit à l'expression de quoi?
Je supporte totalement l'argument qui veut que les ravers expriment par cette culture de nombreux points de vues face à la société contemporaine. Points de vues que je partage d'ailleurs en grande partie moi-même: méfiance des autorités, énervement contre la lourdeur d'un système qui les représente très peux . Et puis, de tout temps, les révolutions culturelles ont aussi impliqué un certain désir de choquer, de provoquer une ou des classes de gens, jugés sommairement comme étant responsable des problèmes sociaux actuels.
Toutefois, si les ravers partagent ces points communs avec les rockers, puis les punk qui sont venus avant eux, le message contemporain semble bien plus positif. Auparavant, le message de la culture underground pouvait se résumer ainsi "la société est pourrie, cassons-la". Aujourd'hui c'est "la société est moche, contournons la". Un principe très actuel, qui est d'ailleurs dérivé du mode de fonctionnement d'internet.
Il reste cependant à voir si cet appel à l'action, envers et contre toute structure apparente, permet de vraiment servir le message des ravers. En effet, un danseur mort de surchauffe, de la musique révolutionaire qu'on ne peut entendre à cause de haut-parleur mal installés, des populations entières brusquées par l'arrogance de certains promoteurs et fêtards, des sites ravagés, etc... Je ne suis pas certain que cela représente vraiment l'essence profonde de cette culture, ni que cela serve à faire passer un message positif à quiconque.
Et si, en bon révolutionnaires, quelques-uns sont prets à mourrir pour leur convictions. Je ne suis pas certain que tous ceux qui vont faire la fête dans les raves sont bien conscient de faire les frais de cette révolution, ni du fait que le principal danger qui les guète relève souvent bien plus de l'incompétence de certains promoteurs, que de la répression policière, ou de l'injustice sociale.
Reste à savoir si ce désir de spontanéité, ce goût pour la surprise et l'aventure, combiné au plaisir de retrouver libres et entre copains pour célébrer sont compatibles avec un minimum d'organisation et d'encadrement.
C'est un des pricipaux paradoxes que j'ai exploré tout au long du projet Synergie, et en bout de ligne, je crois sincèrement que oui. Je croi s même qu'une telle façon de procéder nous permet de continuer à innnover, dans un milieu qui, de bien des avis, commence a sentir la recette toute faite.
L'amendement Mariani
Tout d'abord, concernant l'amendement Mariani qui vient d'ailleurs d'être retiré et dont une copie est visible à l'adresse suivante :
http://www.imaginet.fr/kanyar/kaneve230.htm
ça commence comme suit : "en cas d'une manifestation non autorisée de grande envergure sur un terrain public ou privé pouvant représenter un danger pour la tranquillité des riverains"...
Comme je le lis, on note que pour arrêter une rave ça prend déjà :
1: un événement non-autorisé
+ 2: de grande envergure
+ 3: pouvant représenter un danger pour la tranquillité des riverains
Ce qui laisse passer entre les mailles:
- tous les événements assez gros avec des promoteurs pouvant démontrer leurs compétences en la matière aux autorités compétentes.
- toutes les petites teufs entre amis (comme ce devrait être le cas pour une "free"),
- et a la fin, même ceux qui sont nuls en production d'événements et qui insistent quand même pour risquer la vie des ravers mal informés peuvent quand même s'en tirer s'ils arrivent a se trouver un endroit ou ils ne dérangent pas les voisins.
Personnellement, je trouve que même ce dernier point est plutôt permissif. J'ai l'impression qu'il ouvre la porte à tous les promoteurs assez intelligents qui sauraient bien insonoriser un grand local, loin des voisins, mais qui serait tout de même potentiellement dangereux pour les participants.
Plusieurs aussi (dont moi) en ont contre la peine imposée, qui consiste à saisir l'équipement des contrevenants. Mais cette loi ne vient qu'officialiser ce qui se faisait de toutes façons sur le terrain, alors que sans faire de saisie, les policiers ramenaient tout de même l'équipement au poste, dans le but de faire arrêter la fête. Il est facile de comprendre que bien des promoteurs illégaux, ont préféré ne pas s'y présenter afin de le récupérer et ainsi, se faire formellement identifier par la police...
Ne sommes nous pas en droit de nous attendre à mieux d'un pays qui a déjà une révolution à son actif et une forte appréhension pour l'injustice sociale? À titre d'exemple, ne serait-il pas plus juste et équitable de condamner les contrevenants à un certains nombres d'heures de service social dans les localités qui ont été lèsées ou de les faire participer le à des productions professionelles. Ainsi, tous pourraient apprendre de leurs erreurs, plutôt que de se voir parachuté dans le système pénal.
N'est-il pas plus utile de prévenir que de guérir? Ne vaut-il pas mieux d'aider les jeunes à se prendre en main eux-même. La France pourrait aussi peut-être bénéficier d'une adaptation locale de la solution proposée en fin de lettre. Je suis convaincu qu'une société qui sait apprendre à écouter ses jeunes, qui sait intégrer leur dynamisme sans se laisser démonter par leur enthousiasme, qui sait les épauler et leur donner les moyens de réussir est un société qui a un grand avenir devant elle, malheureusement, l'inverse est tout aussi vrai...
La situation Montréalaise
Ravers, artistes et techniciens en péril
Pour autant qu'un rave peut constituer une aventure inoubliable si l'on est bien préparé (même à 35ans, après 10 ans de raves), la première cause de danger vient souvent des ravers eux-même qui se préparent mal à passer toute une nuit à danser, ou qui arrivent sans ressources financières et matérielles pour assurer leur propre autonomie durant ces événements.
Mais j'ai tout de même dressé la petite liste qui suit. Celle qui me vient rapidement à l'esprit. Mais ceux qui se sont intéressés de près ou de loin aux raves ont souvent leur propres histoires d'horreursqui équivalent bien ce qui suit:
On s'est tous retrouvé un jour ou l'autre, avec15 000 autres personnes en sueur, dans une salle prévue pour 7000.
On a tous pu constater qu'à certains moments de la nuit, il n'y avait plus d'eau froide dans les robinets des toilettes et ce, jusqu'au petit matin.
Tellement d'autres ont payé une fortune pour acheter des billets d'avance, puis finir à la fin de la queue, en ligne pendant des heures, avec tous les autres qui ne les ont pas encore achetés.
On a tous entendu parler de DJs qui se plaignent d'être sur des flyers avant d'avoir signé un contrat et d'avoir parfois même, reçu un appel de la part du promoteur. D'autre n'ont jamais vu la couleur de leur paie que le promoteur a perdu ce soir là, d'autres encore sont restés à l'aéroport, en provenance de l'étranger, parce que les promoteurs (dont l'événement venait d'être annulé) ne sont jamais venus les chercher.
Victimes de leurs succès
Au Canada comme en Europe, les raves, sont victimes de leur popularité et on note une recrudescence d'événements mal réalisés.
J'utilise ce terme pour décrire des événements ou aucune coordination réelle n'est effectué, sans directeur artistique et technique compétents, avec des responsables et de promoteurs qui ne connaissent souvent même pas les normes de sécurité élémentaires et se foutent de toute forme de civilité à l'égard des endroits qu'ils investissent, souvent de force et pour le profit personnel d'une infime fraction des participants.
On ne parle pas ici d'événements supervisé ou faits par des professionnels, dans des lieux sécuritaires, avec un nombre bien contrôlé de participants, ni de fête entre copains, mais d'événements faits "à l'arrache", dans l'improvisation la plus totale, dans des lieux mal connus, ou tous risquent parfois leur peau sans trop s'en rendre compte.
L'amendement français serait trop sévère si les promoteurs étaient des entités responsables légalement, mais dans le cadre ou ceux-ci n'offrent absolument aucune prise au niveau légal, les autorités utilisent le moyen le plus efficace (même si indirect) pour faire passer leur message.
Qu'on se le dise, des méthodes professionnelles et reconnues de production et de réalisation sont enseignées dans de nombreux établissements. Des normes de sécurité sont souvent établies en fonction des localités et territoires, et il est souvent simple de s'informer et de les suivre. Des exemples d'événements ainsi produits existent probablement dans la plupart des villes du monde.
Tant que ces lois et normes ne seront pas respectées, nous ne sommes pas en droit de nous attendre à la clémence policière, dont le rôle est d'abord de s'assurer la sécurité des individus, avant leur permettre de s'exprimer.
Finalement, un événement mal réalisé implique aussi trop souvent que nous ne sommes pas non plus en droit de nous attendre à la participation fiable et efficace des artistes et techniciens impliqués, eux qui ne demanderaient autrement pas mieux que de vous en mettre plein les yeux et les oreilles !
Pour ce qui est des policiers. Il est simplement à souhaiter que cette nouvelle vague de répression ne soit pas la manifestation locale de l'influence des politiques du nouveau président Américain, auquel cas, on a aussi pu voir à Québec que c'est toute une culture et toute une génération qu'ils auraient alors à affronter.
Mais comme ceux-ci ont aussi des enfants et qu'il y a fort à parier qu'il arrive même à certains d'entre-eux (les plus jeunes) d'aller dans les raves, quand ils ne sont pas en devoir. Il est donc à espérer que le dialogue sera, comme par le passé, rétabli dès qu'un niveau minimal de professionnalisme sera atteint de la part des promoteurs.
Des investisseurs floués
Les services de police peuvent tenir le discours qui leur chante, sur les prétendues associations douteuses de certains promoteurs.
Dans la réalité, cette activité économique a de nombreuses répercussions bien concrètes, il n'ya qu'a penser à l'industrie du taxi, aux commerces avoisinant les lieux et aux concessions sur ceux-ci, les compagnies de location d'équipement et de salles. Le stade olympique lui-même profites aussi de ces activités qui doivent lui rapporter près du demi-million chaque année. Mais avant et surtout, cette activité bénéficie à toute une ruche de jeunes,dynamiques et inventifs, qui ont refusé de porter costard-cravate, pour se consacrer corps et âme à leur passion.
Il suffit de penser aux smart-bars, aux DJs, aux équipes de montage, de sécurité, de même qu'à mon propre projet:Synergie, et à bon nombre de professionnels et petites entreprises que cette industrie a fait naître. Il est important de comprendre que ces événements offrent aussi des possibilités d'emploi non-traditionnels à nombre d'entre nous, dans des domaines qui nous passionnent et font cheminer nos compétences.
Du côté des investisseurs, il n'est pas rare que ceux-ci perdent leur chemise après le plantage (souvent prévisible) de certains événements. Ce facteur ne semble aussi affecter le développement des raves.
Mis à part pour les compagnies bien établies, investisseurs et sponsors semblent bouder les raves. Las de travailler de manière approximative, sans possibilité de se fier aux promoteurs responsables de la bonne réalisation de ce pour quoi ils paient.
Dans les cas les plus sévères, certains vont parfois jusqu'à perdre leur chemise à ce jeu. C'est vrai tout autant des jeunes qui ont bossé tout l'été, puis mis leur fric en commun pour se payer la fête dont ils rêvent depuis des lunes, que pour les artistes et techniciens qui investissent leur temps et même parfois, leur amour-propre :) dans les interminables montages qu'exigent ces événements.
Une solution?
La techno est une culture qui se fait entendre même en Iran de nos jours. Les raves et leurs dérivés existent depuis plus d'une dizaine d'années à Montréal. Ils n'ont cessé d'être en croissance et représente maintenant une activité économique substantielle pour la ville. Le festival Black & Blue à lui seul représente le 3e plus gros événement touristique à Montréal, derrière le Festival de Jazz et le Grand Prix (source : Mensuel Fugues du 7 octobre 2000).
Après des années d'observation, j'en suis venu aux constations suivante quand aux promoteurs: Ceux qui soignent leurs clients, leurs artistes et leur production connaissent en général une croissance exponentielle. En gros, ces jeunes cadres hyper-dynamiques créent de nouveaux segments de marché à chaque événement, en plus de s'assurer la fidélité de leurs anciens clients.
TOUS ceux qui ont manqué à cette règle ont connu au fil des années, soit une décroissance (pour les pires d'entre eux) ou une croissance linéaire (de nouveaux clients venant toujours s'ajouter, mais avec un effritement important de la base des clients fidèles).
Les promoteurs sérieux sont conscients de ce facteur et si je suis sévère à leur égard, j'ai aussi été témoin de la bonne foi de la plupart d'entre eux, puis de leur découragement devant les procédures à suivre pour monter, ce qui est avant tout, une simple fête.
Sur le modèle du "Bureau du cinéma et de la télévision" déjà existant à la CUM, tous bénéficieraient probablement d'un "Bureau des événements multimédia", composé de spécialistes pluridisciplinaires et impartiaux, spécialisés dans les contraintes de ce type d'événements, et chargé de guider les promoteurs dans les méandres des différentes législations, en plus d'agir comme interface avec les différents services Municipaux, tel que la police et le Service de Prévention des Incendies.
Dans tous les cas, l'action de ce bureau devrait être intégrante plutôt que répressive. Ce bureau devrait pouvoir être assez à l'écoute pour guider les plus petits vers des solutions mitoyennes, et les plus gros, directement vers les services concernés.
Louis Veillette,
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